15 avril 2008
Révolte lycéenne : raisons et déraisons.
La révolte lycéenne de ce printemps a quelques raisons d’être : la
politique purement comptable du Ministère et de M. Darcos est peu
défendable quand elle méconnaît les réalités de l’enseignement dans
notre pays et ses spécificités qui, pour ne pas être toutes heureuses,
ne méritent pas tant d’indignité… Ainsi, de nombreuses suppressions
d’heures de cours distribuées aux établissements et de postes de
professeurs, qui seraient légitimées par la baisse démographique des
effectifs d’élèves, s’avèrent dangereuses pour la qualité même de
l’enseignement : en effet, cela se marque par l’augmentation des
effectifs au sein des classes elles-mêmes dans les cours de langue, par
exemple, ce qui n’est guère profitable aux élèves et rend leur
participation moins fréquente et, parfois, plus difficile. Mais d’autre
part, dans les zones déjà en difficulté de par l’environnement social
et l’ambiance générale, diminuer le nombre de professeurs et d’adjoints
d’éducation (les surveillants) revient à affaiblir leur poids et leur
crédibilité au moment même où il faudrait pouvoir mobiliser de
nouvelles forces pour éviter les dérives et les naufrages.
Cela étant, la logique comptable n’est pas que l’apanage d’une
administration de l’éducation nationale affolée par la réduction de ses
marges de manœuvre budgétaires, et les manifestants qui rétorquent au
ministre par la simple demande du maintien, voire de l’augmentation, du
nombre d’enseignants se contentent d’une analyse qui, en définitive, ne
prend pas assez en compte les évolutions du métier et les possibilités
de « travailler autrement », mais aussi leur propre responsabilité dans
la situation actuelle : en effet, ce n’est pas seulement le nombre
d’élèves par classe qui détermine la qualité de celle-ci mais
l’attitude de ceux-ci, leur bonne volonté et leur aptitude au travail
et à la concentration. Faire classe à 36 en cours d’histoire au lycée
Hoche de Versailles ne pose pas de problème particulier, ne serait-ce
que de discipline, et les résultats, souvent très satisfaisants, ne
varieraient pas beaucoup si le nombre d’élèves augmentait encore de
quelques unités : par contre le travail des professeurs s’en trouverait
surchargé par les copies de ces élèves supplémentaires, sans pour
autant toucher un salaire supérieur... Dans une situation présente
délicate qui voit le pouvoir d’achat des enseignants poursuivre une
glissade entamée il y a déjà presque vingt ans, il y a fort à parier
que la grogne serait d’autant plus vive devant ce travail obligatoire
supplémentaire et pas toujours gratifiant et qui, de plus, donnerait
l’impression de faire des économies sur le dos d’enseignants déjà de
plus en plus sollicités pour des tâches administratives mais non
rétribuées.
En fait, il n’est pas certain que le « pire » soit derrière nous :
des rumeurs insistantes évoquent la volonté du Ministère de M. Darcos
de remettre à plat les programmes, ce qui en soit n’aurait rien de
choquant si cela n’était l’occasion de diminuer les horaires de cours
et donc, logiquement, de la quantité de connaissances à posséder et,
par conséquence, de la qualité de cet enseignement, au nom d’impératifs
d’efficacité économique qui n’auraient pas forcément grand-chose à voir
avec la mission culturelle qui est aussi l’une des tâches de l’école
française. D’autre part, cela reviendrait à confier plus de classes à
chaque professeur (donc plus de préparations et, surtout, plus de
corrections…) sans pour autant les payer plus : si le bénéfice tiré par
le Budget est certain, celui des professeurs comme des élèves n’est pas
exactement avéré ! Il est facile de comprendre les craintes des
enseignants devant ces perspectives peu engageantes.
Cela étant, la révolte lycéenne actuelle prend aujourd’hui un tour
fort démagogique, en avançant des slogans surréalistes ou, plus
exactement, décalés par rapport aux enjeux actuels de l’enseignement
français et aux nécessités contemporaines : il est d’ailleurs frappant
de constater la pauvreté des slogans et des propositions des
manifestants, comme si l’imagination (au sens positif et constructif du
terme) avait décidé, elle aussi, de faire grève. C’est dommage,
d’autant plus que la critique n’a véritablement de sens et de poids
utile que si elle s’accompagne d’un effort de recherche et de fondation
(ou simplement de mise en avant) qui lui confère alors une légitimité
d’alternative. De plus, au regard de l’attitude de certains
manifestants (j’insiste sur le « certains »), il peut apparaître fort
hypocrite de sembler défendre les professeurs quand, déjà, on ne
respecte pas ceux qui sont actuellement en place : de multiples
exemples récents montrent que les professeurs sont en butte à
l’hostilité, voire l’agressivité, de nombreux élèves qui, pourtant, en
demandent officiellement plus… dans la rue.
Alors, que faire ? Doit-on se contenter de « compter les coups » en
attendant les grandes vacances ? Il est évident que cette attitude du «
chien crevé au fil de l’eau » n’est guère honorable et qu’il faut
savoir agir et réagir. Devant l’incapacité de la République à sortir de
la logique comptable et de son rousseauisme mal assumé, il paraît
nécessaire de repenser l’école, ses missions et ses moyens : si elle
doit connaître les conditions et les aspects du monde contemporain,
elle ne doit pas en accepter les seules motivations économiques et
consuméristes. Quant au rôle des enseignants, il n’est pas d’alimenter
les peurs d’une jeunesse déjà inquiète et nerveuse, mais d’engager une
véritable réflexion, sans tabou ni préjugés, sur sa propre fonction et
les modalités de celle-ci, d’accepter des remises en cause qui soient
aussi des remises en ordre, de donner l’exemple du service et du devoir
en prenant de plus en plus en main les destinées de ses établissements
par une meilleure intégration et participation dans les pôles de
décision de ceux-ci. De plus, l’autonomie qui se met en place
progressivement peut aussi être l’occasion d’ouvrir les établissements
scolaires à un véritable plurifinancement et au « mécénat éducatif »
qui permettent le développement de projets et d’activités scolaires,
aujourd’hui fort réduites faute de crédits et de soutien ministériel. «
Les libertés ne s’octroient pas, elles se prennent », affirmait Maurras
: c’est le moment de le rappeler, aux élèves comme aux professeurs.
Puisque la République abandonne « son » école, le champ se libère pour
d’autres perspectives politiques.
JP CHAUVIN
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